Articles de blog, Réflexion stratégique | 08/02/2026
L’incident COLDCARD : que s’est-il passé ?
Le CTO de Ledger, Charles Guillemet, compare le récent incident de COLDCARD à la vulnérabilité subie par Trust Wallet en 2023, soulignant l’importance vitale du caractère aléatoire dans la génération de seed phrases.
Information clé :
Ledger n’est pas affecté par le récent avis de sécurité concernant le COLDCARD Mk3.
Les appareils Ledger utilisent un générateur de nombres véritablement aléatoires qui est certifié. Il est directement intégré à notre puce Secure Element et génère une entropie complète de 256 bits pour chaque phrase de récupération secrète de 24 mots (seed phrase). Pour en savoir plus, veuillez consulter cet article.
CoinKite a publié un avis de sécurité concernant certaines versions du micrologiciel du COLDCARD Mk3. Vous pouvez lire leur avis ici.
L’incident COLDCARD : la source du caractère aléatoire
Le 31 juillet 2026, COLDCARD a signalé qu’un bug dans son micrologiciel (firmware) avait fragilisé la génération des seed phrases sur certains de ses appareils, entraînant de lourdes pertes pour ses utilisateurs. Déjà fin 2022, le Ledger Donjon avait identifié une vulnérabilité comparable au sein de l’extension de navigateur Trust Wallet.
Ce bug permettait de reconstituer n’importe quel wallet créé par l’extension, à partir de la seule adresse publique. En pratique, un attaquant pouvait calculer les clés privées et s’emparer des actifs à l’insu de l’utilisateur. L’éventail des possibilités était suffisamment restreint pour permettre une attaque par force brute.
Le Donjon Ledger avait signalé cette vulnérabilité dans les règles de la divulgation responsable. Trust Wallet a alors consacré près de cinq mois à corriger le logiciel et à donner aux utilisateurs le temps de migrer leurs actifs avant que la vulnérabilité ne soit divulguée publiquement. Cette démarche a tout simplement permis d’éviter l’un des plus vastes piratages de wallets de l’histoire de l’écosystème.
La cryptographie est une discipline exigeante. La mettre en pratique de manière sécurisée est encore plus exigeant. Et l’aspect auquel presque personne ne pense, la génération d’une seed véritablement aléatoire, est pourtant celui dont dépend tout le reste. L’incident qui a frappé COLDCARD cette semaine l’a rappelé au prix fort.
Déjà fin 2022, le @DonjonLedger avait identifié une vulnérabilité comparable au sein de l’extension de navigateur Trust Wallet.
— Charles Guillemet (@P3b7_) 1er août 2026
Ce bug permettait de reconstituer n’importe quel wallet créé par l’extension, à partir de la seule adresse publique. En pratique, un attaquant pouvait calculer les clés privées et s’emparer des actifs…
COLDCARD : pourquoi la donne a changé aujourd’hui
La faille. Chaque clé privée que vous possédez dérive d’un seul nombre : la seed phrase. Si ce nombre est prévisible, tout ce qui en est dérivé l’est aussi. Le micrologiciel de COLDCARD était censé obtenir cette seed phrase à partir d’un générateur de nombres aléatoires matériel qui est dédié. Cela n’était pas le cas. Le code testait la simple présence d’une macro de configuration, au lieu de tester son activation. Le système a donc basculé sans alerte vers un générateur logiciel basé sur le numéro de série de la puce et un minutage, que tout attaquant peut recalculer.
Les anciens appareils COLDCARD étaient en réalité déterministes. Les modèles COLDCARD actuels étaient plafonnés à près de 32 bits, soit près de quatre milliards de combinaisons. La portée d’aléatoire promise à 128 bits s’est effondrée pour devenir facilement devinable. Issue d’une vulnérabilité présente dans le code public depuis mars 2021, la perte dépasserait les 1 000 BTC sur quelque 1 200 wallets d’après les analystes. L’attaque n’exigeait aucun accès physique à l’appareil.
Un mauvais générateur est silencieux. Le résultat semblait toujours aléatoire et passait une inspection superficielle. La prise de conscience est intervenue quand quelqu’un l’a constaté sur la blockchain, un jeudi à 21 h 56. C’est la raison pour laquelle la génération aléatoire ne doit jamais être un simple confort logiciel assorti d’une solution de secours. Elle doit être conçue, mesurée et certifiée comme une fonctionnalité de sécurité essentielle.
Le système Ledger. Nous nous appuyons sur des puces Secure Element certifiées spécifiquement pour bénéficier des meilleures primitives cryptographiques, avec notamment un générateur de nombres véritablement aléatoires, matériel et dédié. C’est de la physique, pas une formule. Ce générateur tire parti des phénomènes physiques chaotiques au cœur du silicium pour créer une entropie authentique, de sorte qu’il n’y ait aucune seed phrase à deviner. Le Secure Element intègre des détecteurs matériels qui surveillent les défaillances et les manipulations, ainsi que des capteurs environnementaux, un blindage actif, ainsi qu’un système de détection de glitchs et de variations de tension. Une température extrême peut par exemple dégrader la source de bruit : le matériel est donc conçu pour l’intercepter plutôt que d’émettre en silence une entropie affaiblie. L’entropie brute n’est jamais utilisée telle quelle : cette source à faible débit alimente un post-traitement cryptographique au sein du système d’exploitation Ledger OS. En bref, la physique produit l’entropie et la cryptographie la traite.
L’aléatoire est la source
— Charles Guillemet (@P3b7_) 1er août 2026
La cryptographie est une discipline exigeante. La mettre en pratique de manière sécurisée est encore plus exigeant. Et l’aspect auquel presque personne ne pense, la génération d’une seed véritablement aléatoire, est pourtant celui dont dépend tout le reste.
L’incident qui a frappé COLDCARD cette semaine l’a rappelé au prix fort… pic.twitter.com/Sj55VtvPg1
Les certifications. Les promesses sont faciles. Obtenir une certification, c’est inviter des tiers à mettre vos promesses à l’épreuve. Notre générateur est évalué selon la norme AIS 31 et certifié PTG.2. L’AIS-31 est la méthodologie du BSI allemand, utilisée dans le cadre des Critères Communs (CC), qui définit comment évaluer un générateur physique de nombres véritablement aléatoires, incluant un modèle stochastique de la source de bruit (sans se limiter à des tests sur l’output). La puce Secure Element bénéficie de la certification CC EAL5+/EAL6+. De plus, les appareils Ledger bénéficient de la certification CSPN délivrée par l’ANSSI, un cadre d’évaluation qui prend en compte directement la qualité de la génération aléatoire. La défaillance exacte qui a touché COLDCARD, à savoir la génération d’un nombre aléatoire biaisé ou déterministe, est inscrite en tant que Menace n° 1 dans nos objectifs de sécurité publiés, et notre générateur est la fonction de sécurité conçue pour y répondre.
Notre code fermé. Cette partie du système d’exploitation Ledger OS fait partie de notre code source fermé. L’accès à cette technologie de Secure Element s’accompagne d’une exigence stricte du fournisseur : la mise en œuvre de bas niveau doit rester propriétaire. Bien que très attachés à l’open source, nous avons privilégié la sécurité certifiée pour cette couche bien précise, un choix qui me semble toujours parfaitement fondé.
Un code fermé ne signifie pas un code non audité. Notre code fait l’objet d’évaluations régulières de la part de plusieurs tiers indépendants et obtient des certifications de manière continue. Pas de sécurité par l’obscurité : cette règle reste absolue.
Il n’en demeure pas moins qu’un code fermé accroît la complexité et le coût de recherche des failles pour tout attaquant. Les deux sont vrais. Une faille tapie dans un code public pendant cinq ans avant qu’un adversaire n’ait, selon certaines informations, utilisé une IA pour la trouver rappelle que « ouvert » ne rime pas automatiquement avec « examiné ».
Cet aspect lié à l’IA n’a rien d’une anecdote. En interne, nous utilisons massivement les LLM pour rechercher des vulnérabilités dans nos propres produits, et c’est réellement efficace (lisez cet excellent article de blog à ce sujet).
Les attaquants agissent déjà à une vitesse surhumaine. Nous aussi, pour devancer ces attaques. Nous vous en dirons plus sur notre stratégie très bientôt.
Rien de tout cela ne nous met entièrement à l’abri. Cela nous impose des mesures, des audits et une certification indépendante : un standard qui aurait pu permettre de déceler la défaillance rencontrée par COLDCARD. Nous préférons être vérifiables plutôt que simplement crus sur parole.
Avec les LLM modernes, redécouvrir des vulnérabilités, comprendre les correctifs et concevoir des pipelines d’exploitation est devenu considérablement plus simple. La fenêtre d’action entre le correctif et sa transformation en arme s’amenuise jour après jour.
La divulgation responsable reste essentielle, mais la gestion des vulnérabilités doit évoluer. Des correctifs plus rapides, des délais de divulgation plus courts et des stratégies de migration qui partent du principe que les attaquants sont assistés par l’IA font désormais partie du modèle de sécurité, et ne sont plus des améliorations optionnelles.
Charles Guillemet, CTO de Ledger